Une illusion sans lendemain ?

Quel bilan tirer de l'action des Gilets jaunes et de ses cahiers de doléances ?

L’action des Gilets jaunes et des cahiers de doléances laisse un bilan contrasté : une transformation sur le plan symbolique de la vie politique française, sociologique et institutionnel, mais une traduction concrète limitée dans les politiques publiques.

Un mouvement qui a imposé de nouveaux thèmes
Les cahiers de doléances ont rassemblé 225 000 contributions manuscrites et 1,5 million de témoignages en ligne, constituant la plus vaste consultation citoyenne de l’histoire contemporaine française. Ils ont mis en lumière :
la colère sociale (pouvoir d’achat, fiscalité, retraites)
le sentiment d’abandon territorial
la demande de justice et de respect
la crise de la représentation politique
la demande de participation directe (RIC, démocratie locale)
Ces thèmes ont durablement structuré le débat public, bien au-delà du mouvement lui‑même.

Une parole citoyenne massive… mais peu utilisée politiquement
Les cahiers ont été archivés, numérisés, et sont désormais consultables dans les archives départementales. Mais plusieurs constats reviennent dans les analyses :
Ils ont été peu exploités par le gouvernement, malgré leur richesse.
Leur traitement a été laissé à des chercheurs et collectifs citoyens, souvent sans financement.
Beaucoup de participants ont eu le sentiment que leur parole n’avait pas été lue, ce qui nourrit une forme de désillusion démocratique.
Le contraste est frappant : un matériau exceptionnel, mais une faible intégration dans la décision publique.

Un impact institutionnel indirect
Même si les revendications n’ont pas été reprises telles quelles, le mouvement a produit quelques effets :
Le Grand Débat national en 2019, réponse directe à la crise.
Une prise de conscience durable de la fracture territoriale.
Une évolution du discours politique sur la participation citoyenne.
Une réévaluation du rôle des mairies comme lieux de médiation démocratique.
Les cahiers de doléances sont devenus un objet de recherche majeur pour comprendre les attentes sociales contemporaines.

Bilan global
Ce que les Gilets jaunes ont réussi :
Imposer des thèmes centraux dans l’agenda politique.
Révéler l’ampleur du malaise démocratique.
Produire une archive unique de la parole citoyenne.
Réactiver l’idée de participation directe.
Ce qui reste inachevé :
La traduction politique concrète des revendications.
La reconnaissance institutionnelle durable de cette parole.
La reconstruction de la confiance entre citoyens et institutions.




Analyse du contenu sociologique des doléances et comparaison avec les cahiers de 1789

Les doléances des Gilets jaunes et les cahiers de doléances de 1789 se ressemblent par leur forme avec une prise de parole populaire, spontanée et sincère, mais les requêtes diffèrent forcément par leur structure sociale, leur rapport à l’État, et leur vision de la société.

Ce qui suit met en lumière les continuités, les ruptures et ce que ces deux moments disent de la France.
Sociologie des doléances Gilets jaunes
Les doléances recueillies en 2018‑2019 sur les plateformes municipales et les cahiers citoyens, montrent quatre grands traits.
1. Une France périphérique et déclassée
Surreprésentation des classes populaires et moyennes inférieures, salariés précaires, indépendants, retraités modestes.
Forte présence des habitants de zones rurales, périurbaines, petites villes délaissées.
Sentiment d’être oubliés par les métropoles et les élites administratives.
2. Une demande de justice sociale et fiscale
Rejet de la fiscalité perçue comme injuste (carburant, taxes indirectes).
Exigence de redistribution, lutte contre l’évasion fiscale, taxation des grandes entreprises.
Volonté de revalorisation du travail : salaires, retraites, services publics.
3. Une crise de la représentation
Méfiance envers les partis, les syndicats, les élus.
Demande de démocratie directe (RIC), transparence, contrôle des élus.
Sentiment d’abandon par l’État, vécu comme distant, technocratique, indifférent.
4. Un rapport existentiel à la dignité
Beaucoup de doléances expriment un cri de dignité : pouvoir vivre de son travail, être reconnu, ne pas être humilié par les institutions.
Le registre est souvent émotionnel, moral, plus que programmatique.

Sociologie des cahiers de doléances de 1789
Les cahiers de 1789 sont produits dans un contexte très différent : société d’ordres, monarchie absolue, convocation des États généraux. Leur sociologie reflète cette structure.
1. Une société d’ordres, non de classes
Trois ordres : clergé, noblesse, tiers état.
Les cahiers reflètent cette stratification :
Noblesse : défense des privilèges, mais réformes modérées.
Clergé : demandes variées selon haut/bas clergé.
Tiers état : artisans, paysans, bourgeois, professions urbaines.
2. Une demande d’égalité juridique et de fin des privilèges
Abolition des privilèges fiscaux et seigneuriaux.
Unification de l’impôt.
Volonté d’un État plus juste, mais pas encore démocratique au sens moderne.
3. Une confiance dans le roi réformateur
Le roi est vu comme arbitre, garant du bien commun.
Les doléances s’adressent à lui comme à une autorité légitime.
4. Une forte structuration par les communautés locales
Cahiers rédigés collectivement dans les paroisses.
Importance des problèmes concrets : routes, moulins, dîmes, justice locale.




Comparaison structurée

Points communs
Moment de crise où la société cherche à se dire.
Prise de parole populaire hors des canaux habituels.
Critique de l’injustice fiscale.
Volonté de rééquilibrer les pouvoirs.
Importance du local comme espace d’expérience du politique.

Différences majeures
Dimension
Gilets jaunes 2018‑2019
Cahiers de 1789

Structure sociale
Classes populaires/périphériques
Ordres (clergé, noblesse, tiers)

Rapport à l’État
Méfiance, distance, technocratie
Confiance dans le roi réformateur

Type de revendications
Justice sociale, fiscalité, démocratie directe
Fin des privilèges, égalité juridique

Forme de politisation
Horizontalité, réseaux sociaux, ronds-points
Assemblées locales, hiérarchie sociale

Rapport au temps
Urgence économique
Réformes structurelles

Légitimité politique
Rejet des représentants
Appel au souverain




Ce que révèle la comparaison
1. 1789 est une révolution de l’égalité juridique ; 2018 est une révolte de l’égalité sociale
Les Gilets jaunes ne demandent pas l’abolition de privilèges juridiques, mais la fin d’un système perçu comme injuste dans ses effets économiques.
2. La crise de la représentation est proprement contemporaine
En 1789, on demande au roi de réformer. En 2018, on demande à reprendre la parole face à des institutions jugées illégitimes.
3. La géographie sociale a basculé
1789 : tensions entre ordres. 2018 : tensions entre France périphérique et France métropolitaine.
4. Les doléances Gilets jaunes sont plus individualisées
Elles expriment des trajectoires personnelles, des souffrances vécues. Celles de 1789 sont plus collectives, structurées par les communautés.

Le gouvernement a-t-il tenu compte du mouvement des Gilets jaunes ?
Pas vraiment et de façon très partielle, sélective et souvent tardive. Les éléments montrent que l’exécutif a réagi surtout sur le terrain symbolique, davantage que par des transformations profondes des politiques publiques.
Réponses institutionnelles directes
Grand débat national en janvier–mars 2019 — L’initiative a été lancée explicitement en réponse au mouvement. Elle a produit environ 19 000 cahiers de doléances, conservés dans les archives départementales. Leur analyse avait été interrompue, mais le gouvernement s’est finalement engagé à relancer l’étude de ces cahiers, à la suite d’une résolution unanime de l’Assemblée nationale en mars 2025.
Engagement à diffuser les cahiers — Le gouvernement a accueilli favorablement la demande parlementaire d’en permettre une large diffusion, reconnaissant leur valeur de « trésor national » et leur importance pour comprendre les attentes sociales exprimées en 2018–2019.
Ces gestes montrent une prise en compte institutionnelle, mais surtout rétrospective.
Prise en compte des revendications sociales
Les cahiers de doléances analysés par les chercheurs montrent une forte demande de justice sociale, de réforme fiscale, de démocratie participative et de reconnaissance des difficultés de vie quotidienne. Ces thèmes ont été entendus, mais rarement traduits en réformes structurelles profondes. Les mesures adoptées en 2019 (hausse de la prime d’activité, annulation de la taxe carbone, défiscalisation des heures supplémentaires) ont répondu à court terme, sans modifier durablement les politiques économiques.
Prise en compte des critiques sur le maintien de l’ordre
Les violences policières durant les manifestations ont conduit à plusieurs procédures judiciaires. En 2026, le procès de neuf CRS accusés de violences lors d’une intervention dans un Burger King en décembre 2018 montre que l’État a dû répondre, au moins juridiquement, aux dérives du maintien de l’ordre. Le débat public sur la proportionnalité des interventions reste vif, et ces audiences ravivent la question de la responsabilité policière et politique .

En synthèse
Le gouvernement a tenu compte du mouvement en ouvrant un vaste dispositif consultatif (Grand débat) ; en prenant quelques mesures économiques ponctuelles ; en acceptant, sous pression parlementaire, de relancer l’analyse des doléances et en laissant la justice traiter certains excès du maintien de l’ordre.
Ce qui manque, selon de nombreux observateurs, c’est une réponse structurelle aux causes profondes du mouvement : sentiment d’abandon territorial, fiscalité perçue comme injuste, défiance envers les institutions, et demande de participation citoyenne plus directe.
La synthèse la plus solide des cahiers de doléances issus du mouvement des Gilets jaunes repose sur les travaux de recherche menés à partir d’un corpus d’environ 225 000 contributions, bien plus vaste que les seuls 19 000 cahiers déposés en mairie. Ces analyses permettent de dégager plusieurs lignes de force.
Grandes attentes exprimées
Justice sociale — Revalorisation des pensions, amélioration du pouvoir d’achat, réduction des inégalités.
Reconnaissance — Sentiment d’abandon, demande d’écoute réelle, inquiétude face à la précarité et à la perte de dignité.
Services publics — Besoin de proximité : santé, transports, écoles, administrations.
Fiscalité — Perception d’une fiscalité injuste, demandes de simplification et de redistribution plus équitable.
Rapport au politique
Défiance profonde envers les institutions et les élites.
Appel à une démocratie plus directe : référendum d’initiative citoyenne, participation accrue aux décisions.
Crainte d’être trahis — Plusieurs contributions expriment explicitement la peur que cette consultation reste sans suite.
Conditions de vie et préoccupations quotidiennes
Coût de la vie : carburant, alimentation, logement.
Mobilité contrainte dans les zones rurales et périurbaines.
Travail : pénibilité, faibles salaires, sentiment d’injustice entre effort fourni et rémunération.

Ton général
Les textes mêlent colère, lassitude, mais aussi espoir que cette prise de parole soit enfin entendue. Beaucoup de contributions remercient la possibilité d’écrire, tout en soulignant qu’elles ne représentent qu’une « goutte d’eau dans l’océan des oubliés ». Cette synthèse montre que les doléances ne se réduisent pas à des revendications ponctuelles : elles dessinent un diagnostic social complet, où se croisent sentiment d’injustice, demande de respect, besoin de protection sociale, et aspiration à une démocratie plus participative. Elles constituent un matériau unique pour comprendre la France périphérique et les fractures territoriales et institutionnelles révélées par le mouvement.

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